On aurait tendance à croire que le Sénat, tout comme l’Assemblée nationale, se consacre exclusivement au travail législatif et au contrôle de l’action du Gouvernement, et que l’activité parlementaire se résume à élaborer, amender et voter la loi, ainsi qu’à interpeller les ministres. Ce n’est pas le cas. Retour ici, à travers les dédales du Palais, sur le travail de fond réalisé cette année pour penser la société d’aujourd’hui et mettre des mots sur les évolutions de nos valeurs sociales. En perspective : que sera finalement « La France de 2050 »?
Lorsqu’on se dirige vers l’Hémicycle, deux chemins sont possibles. Depuis l’entrée au 15 rue de Vaugirard, on peut soit traverser la cour pour rejoindre le parvis du Sénat, soit emprunter directement sur la gauche, l’entrée de l’aile ouest du Palais du Luxembourg.
Dans le second cas, on se retrouve immédiatement face à l’escalier d’honneur. Construit par l’architecte Jean-François Chalgrin en 1800, à la demande de Napoléon Bonaparte, cet escalier repose sur les vestiges de l’ancienne galerie de Marie de Médicis. Pour l’anecdote, les guides du Sénat aiment à rappeler qu’il se compose de 48 marches et qu’il aurait fait l’objet d’une commande explicite de Napoléon. Celui-ci aimait attendre ses invités au sommet de l’escalier, après les avoir laissés en gravir les marches, le tête baissé et marqués par l’effort, afin de mieux asseoir sa domination...
Mais lorsqu’on s’attarde un peu plus longuement dans cette pièce, on remarque, à l’entrée de la salle de la commission des finances et, en miroir, juste avant le salon des Messagers d’État, deux bas-reliefs représentant Minerve entourée de ses deux « génies ailés ».
Dans la mythologie romaine, Minerve incarne la déesse de la « pensée élevée » et de la sagesse. Elle est souvent comparée à Athéna, sans être toutefois principalement caractérisée par sa dimension guerrière. Elle représente le savoir-faire tactique, autrement dit la réflexion qui précède l’action, mais aussi la maîtrise des lettres, des arts, de la musique et de l’industrie.
Sous le regard de Minerve, penser le temps long
On aurait tendance à croire que le Sénat, tout comme l’Assemblée nationale, se consacre exclusivement au travail législatif et au contrôle de l’action du Gouvernement, et que l’activité parlementaire se résume à élaborer, amender et voter la loi, ainsi qu’à interpeller les ministres.
Pourtant, à l’image des deux représentations de Minerve, le Sénat s’attache aussi, en partie par l’intermédiaire de la délégation à la prospective, à « observer et réfléchir aux transformations de la société et de l’économie afin d’en informer le Sénat » et, par extension, nos concitoyens.
En auditionnant des universitaires, des représentants de la société civile, des artistes, des chercheurs et plus généralement des penseurs de tous bords, les membres de la délégation se prêtent à un exercice trop rare dans la vie publique : celui de la réflexion sur le temps long, dégagée autant que possible de l’urgence de l’actualité, afin d’imaginer ce que pourrait être notre société dans les décennies à venir…
La prospective vise notamment à sortir des raisonnements simplistes qui en appellent au « bon sens » ou au « pragmatisme », ces mots-valises que l’on entend malheureusement trop souvent au Sénat, comme plus largement dans le débat politique.
La prospective au service de l’action publique
Mais, loin de l’image d’une réflexion abstraite ou « rêveuse » que l’on pourrait, de prime abord, associer à cette délégation et ses membres, la délégation à la prospective est pleinement ancrée dans le réel. Elle entend précisément renouveler la manière dont les politiques publiques sont pensées et élaborées. Les collectivités territoriales ne sont, d’ailleurs, pas étrangères à la prospective : elles la pratiquent chaque jour lorsqu’elles imaginent et mettent en œuvre leurs projets, ou par exemple dans l’élaboration de leur budget.
Quel avenir pour notre modèle social ?
Ainsi, au début du mois de juillet, la délégation à la prospective a publié notre rapport intitulé « L’évolution des valeurs sociales à l’horizon 2050 », que j’ai corédigé avec les sénateurs Bernard Fialaire, membre du groupe RDSE, et Khalifé Khalifé, membre du groupe Les Républicains.
Celui-ci interroge l’avenir du modèle social français, construit après-guerre autour de la solidarité, de l’émancipation, du travail, de l’éducation, des services publics et du rôle stratégique de l’État. A partir de l’élaboration de quatre scénarios, nous explorons les futurs possibles de nos valeurs sociales à l’horizon 2050 et avançons des pistes pour renouveler notre contrat social.
Face aux profondes transformations qui traversent notre pays, nous avons cherché à comprendre comment concilier l’aspiration croissante à l’autonomie individuelle avec la nécessité de préserver des solidarités collectives fortes. Cette série d’auditions a fait naître en moi une certitude : pouvoir exister pleinement en tant qu’individu permet de trouver sa place dans le collectif, tandis que l’existence du collectif permet, en retour, à chacun de s’affirmer individuellement. Autrement dit, il faut pouvoir exister individuellement pour exister dans un collectif, et inversement.
Dès lors, il apparaît indispensable de continuer à renforcer les liens de solidarité entre les individus afin de permettre le plein épanouissement de chacun. Cet épanouissement personnel ne doit pas être confondu avec l’individualisme. Celui-ci renvoie davantage à un repli égoïste sur soi et à une mise en concurrence permanente des individus. L’épanouissement personnel relève d’une logique totalement différente et correspond à la possibilité, pour chacun, de se construire librement et de développer pleinement ses capacités. Mais cet accomplissement ne peut avoir lieu que dans un environnement social et collectif qui le rend possible.
Quatre scénarios pour la société de 2050
C’est notamment à partir de cette réflexion que j’ai participé à l’élaboration des quatre scénarios décrivant l’évolution possible des valeurs sociales et, plus largement, de la structure de notre société à l’horizon 2050 :
- Le premier scénario imagine une société qui, à l’issue d’un consensus politique, aurait défini un socle de valeurs essentielles, fondé sur la dignité humaine, la qualité du lien social et la coopération. La consécration de ces valeurs conduirait notamment à une réforme structurelle de notre modèle de protection sociale.
- Le deuxième scénario envisage une société dans laquelle la question des valeurs sociales aurait progressivement disparu du débat public, reléguée derrière les enjeux régaliens, énergétiques et géopolitiques. Cet effacement favoriserait l’émergence d’une multiplicité de systèmes de valeurs, qui ne seraient plus partagés par l’ensemble de la société, mais définis à l’échelle des individus, des communautés ou des territoires.
- Le troisième scénario est celui d’une société qui, face aux bouleversements climatiques, économiques et géopolitiques, aurait choisi de déplacer la question des valeurs sociales et de la solidarité du champ culturel vers le champ institutionnel. La cohésion sociale reposerait alors principalement sur un État fort et protecteur.
- Enfin, le quatrième scénario décrit l’abandon progressif, par les pouvoirs publics, de la question du pacte social. Une nouvelle forme de solidarité, essentiellement transactionnelle, se développerait alors, renvoyant chacun à ses seules responsabilités et favorisant, à terme, le repli sur soi.
Ces scénarios offrent autant de clés de lecture pour mieux comprendre les évolutions de notre époque. Je vous laisse désormais, à l’image des échanges qui ont nourri notre groupe de travail au sein de la délégation, en débattre, confronter vos perspectives et, je l’espère, en tirer vos propres conclusions.
Retrouvez ci-dessous l’intégralité du rapport :

