Le 11 mai, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes, Libération publiait une tribune contre Vincent Bolloré, rédigée par le collectif « Zappé Bolloré » et signée par 600 professionnels du cinéma. Ce texte dénonçait notamment la mainmise croissante du milliardaire conservateur sur le cinéma français.
Cette inquiétude s’est renforcée depuis octobre 2025, lorsque le groupe Canal+ a acquis 34 % du capital d’UGC, troisième plus grand réseau de salles de cinéma en France, avec la possibilité d’en détenir 100 % d’ici 2028.
En réaction à cette tribune, Maxime Saada, directeur général de Canal+, a annoncé le 17 mai qu’il ne souhaitait plus travailler avec les signataires. J’étais invité le 20 mai, après les questions au gouvernement, sur le plateau de Public Sénat pour en débattre.
Quand la concentration économique devient un instrument de pression politique
Après l’éviction d’Olivier Nora chez Grasset, Vincent Bolloré, cette fois par l’intermédiaire de Maxime Saada, franchit une nouvelle limite. Il ne cherche plus à dissimuler la nature de ses investissements dans la culture. Ceux-ci ne relèvent ni de la neutralité, ni d’une simple logique économique, ni d’une quelconque « bonne foi », ils s’inscrivent dans un projet politique assumé : celui d’utiliser un empire médiatique et culturel pour imposer son projet civilisationnel.
Le monde du cinéma, comme celui de l’art en général, a toujours reposé sur un équilibre entre les artistes et les professionnels qui rendent les œuvres possibles. D’un côté, il y a celles et ceux qui portent une vision et cherchent à donner forme à un projet artistique. De l’autre, il y a les professionnels de la production, de la diffusion, de la technique ou du financement, dont le rôle est de fournir les moyens nécessaires à cette création, tout en respectant autant que possible l’intention de l’artiste.
Cet équilibre suppose un dialogue. Il peut être traversé par des contraintes économiques et des désaccords, mais il repose sur l’idée que l’œuvre artistique ne doit jamais être réduite à un instrument au service d’un pouvoir (qu’il soit politique ou celui des financeurs) ou d’un agenda politique.
Avec le binôme Saada Bolloré, nous ne sommes plus dans cette configuration. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner la création, de la financer ou de la diffuser, il s’agit d’avantage d’un rapport de force, de faire peser une menace sur celles et ceux qui les contestent, et de rappeler aux artistes que leur liberté peut désormais avoir un coût professionnel.
Mais cette situation reflète surtout un contexte plus large de remise en cause permanent d’espace de contre-pouvoirs culturels et des institutions qui garantissent encore l’indépendance et la pluralité de la création.
Défendre l’indépendance de la création et le pluralisme culturel
Cette séquence doit ainsi être mise en perspective avec les attaques répétées menées contre le CNC (Centre national du Cinéma) par plusieurs responsables politiques de droite et d’extrême droite, proches ou alignés avec l’écosystème Bolloré. Derrière les appels à sa suppression, à sa « réorganisation » ou à sa mise au pas, portés notamment par Jean Philippe Tanguy, Éric Ciotti, Charles Alloncle ou David Lisnard, se dessine clairement la volonté d’affaiblir une institution qui demeure l’un des principaux garants de l’indépendance et de la diversité du cinéma français.
L’offensive politique du patronat d’extrême droite a d’abord commencé dans la presse, par le rachat de médias, la concentration des titres et la critique caricaturale et calomnieuse, du service public de l’information.
Aujourd’hui, la guerre culturelle que ces acteurs veulent nous imposer ne vise plus seulement les journaux et chaines d’informations, elle cherche aussi à peser sur les lieux de création, de production et de diffusion des œuvres.
À nous maintenant de mener une bataille politique qui vise à défendre un service public de l’information et de la culture fort, indépendant et protégé des pressions économiques comme idéologiques. Un service public capable de garantir le pluralisme, de soutenir la diversité des œuvres et de respecter pleinement la liberté d’expression et de création de toutes et tous.

