À force d’affaiblir les services publics, on épuise ceux qui les font vivre !

En février 2026, à la veille des élections municipales, la Fondation Jean-Jaurès publiait un baromètre consacré au rapport des Français aux services publics. Loin des discours alarmistes d’une partie de la classe politique sur le prétendu poids excessif de la dépense publique, cette étude a mis en lumière que plus de sept Français sur dix se déclarent satisfaits de leurs services publics de proximité. Pour autant, une majorité des sondés déplore le manque de moyens qui leur sont consacrés et appelle à une véritable « réhumanisation » des services publics.

À l’approche de chaque échéance électorale, la question des services publics revient inévitablement au cœur du débat politique. D’un côté, certains appellent à les rendre plus « performants », plus « efficaces » et moins coûteux, des mots-valises qui masquent bien trop souvent une volonté de réduction de la dépense publique. De l’autre, nombreux sont ceux qui réclament davantage de moyens pour leur permettre de remplir pleinement leurs missions.

Pourtant, dans ces débats, une question fondamentale reste trop souvent reléguée au second plan : celle des conditions dans lesquelles les agents publics exercent quotidiennement leurs missions.

C’est justement à cette question que s’intéressent deux enquêtes publiées en septembre 2026. La première, réalisée pour la troisième année consécutive par la Mutuelle nationale des fonctionnaires des collectivités territoriales (MNFCT), porte sur la santé mentale au travail dans la fonction publique territoriale. La seconde, publiée par le collectif « Nos services publics », intitulée « Travailler dans le service public : enquête sur le vécu des agents publics », s’intéresse plus largement aux conditions de travail et au quotidien des agents publics.

Deux enquêtes dont je souhaite vous partager ici mon analyse.

Par rapport à 2025, l’enquête de la MNFCT met en évidence une dégradation de la santé mentale des agents territoriaux. En effet, 45 % d’entre eux se déclarent « épuisés » par leur travail, soit une augmentation de 3 points en un an, tandis que 45 % ressentent régulièrement de l’irritation, un chiffre également en hausse de 3 points. Ces résultats doivent, à mon sens, être mis en perspective avec ceux de l’enquête du collectif « Nos services publics », qui révèle qu’un tiers des agents de la fonction publique territoriale estime ne pas pouvoir faire correctement leur travail.

Depuis plus de dix ans, les collectivités territoriales font face à des restrictions budgétaires successives et à des responsabilités croissantes confiées par l’État, sans pour autant disposer des moyens nécessaires pour les assumer. Ces contraintes pèsent sur les conditions de travail des agents, notamment lorsque les réductions d’effectifs entraînent une augmentation de la charge de travail de ceux qui restent. Pour autant, si la question budgétaire joue un rôle essentiel dans la dégradation des conditions de travail, elle ne suffit pas, à elle seule, à comprendre le mal-être des agents territoriaux.

Car choisir de travailler dans la fonction publique n’est pas un simple choix professionnel, c’est pour beaucoup une manière de de se rendre utile à la société et de trouver dans l’exercice de leurs missions une forme d’accomplissement personnel. Les deux enquêtes révèlent d’ailleurs que près de 70 % des agents interrogés considèrent leur travail comme utile à la société, témoignant d’un attachement profond à leurs missions de service public.

C’est précisément là que réside, pour moi, le véritable résultat de ces données. Alors même que les agents restent profondément attachés à leur métier, la dégradation de leurs conditions de travail les empêche d’exercer leurs missions comme ils le souhaiteraient.À la fatigue et à la surcharge de travail s’ajoute alors une frustration plus profonde, celle de ne plus pouvoir rendre aux usagers le service public pour lequel ils se sont engagés.

Ce sentiment de ne pas pouvoir effectuer correctement son travail fragilise le sens même de leur engagement dans leur mission de service public.

Le manque de moyens, au cœur de la perte de sens du travail

Mais cette réflexion sur le sens du travail ne doit pas pour autant occulter la question du manque de moyens et du désengagement financier de l’État. Les enquêtes montrent en effet que la dégradation de la santé mentale touche particulièrement les agents de catégorie C, dont 46,8 % se déclarent en difficulté, contre 39,5 % des agents de catégorie A.

Cette différence peut notamment s’expliquer par les conséquences des réductions d’effectifs parmi les agents de catégorie A, notamment ceux exerçant des fonctions support ou d’encadrement, dont les postes sont souvent parmi les premiers visés par les coupes budgétaires dans la fonction publique territoriale. Or, la disparition de ces postes peut entraîner une désorganisation des services et un affaiblissement de l’accompagnement des agents de catégorie C, qui se retrouvent alors davantage livrés à eux-mêmes, tout en devant assumer une nouvelle charge de travail.

En parallèle, l’enquête du collectif « Nos services publics » identifie « le manque de perspectives et l’absence de possibilités de développer ses compétences » comme des facteurs de souffrance au travail, particulièrement chez les agents de catégorie C. Là encore, cette situation est liée à la question des moyens financiers, qui conditionnent les possibilités de formation et d’évolution professionnelle. Et les perspectives ne semblent guère encourageantes, alors que les moyens consacrés au compte personnel de formation (CPF) devraient passer de 2 milliards à 1,3 milliard d’euros.

Enfin, à ces difficultés s’ajoute un manque de reconnaissance sociale qui touche, cette fois, l’ensemble des agents territoriaux. Régulièrement alimenté par les clichés sur des fonctionnaires prétendument « paresseux » ou « privilégiés », le débat public contribue à dévaloriser leur travail. Trop souvent, les agents publics sont désignés comme responsables des difficultés budgétaires du pays, notamment à l’approche des échéances électorales, où la réduction du nombre de fonctionnaires devient une promesse politique. Ces discours ne sont pourtant pas sans conséquences sur celles et ceux qui, au quotidien, assurent le fonctionnement de nos services publics. Ils alimentent un sentiment de déconsidération qui peut venir s’ajouter à la fatigue et à la perte de sens déjà ressenties par les agents.

Alors quelles conclusions en tirer ?

La question de la santé mentale des agents territoriaux doit, à mon sens, être analysée sous deux angles indissociables : celui des choix budgétaires, qui déterminent les moyens dont disposent les agents pour exercer leurs missions, et celui du sens même de leur engagement dans le service public. Car le choix de devenir agent territorial ne repose pas que strictement sur des considérations professionnelles, mais aussi, pour beaucoup, sur la volonté de se rendre utile et de contribuer à l’intérêt général

Dès lors, lorsque le manque de moyens ne permet plus d’exercer correctement ses missions, ce n’est pas seulement la qualité du travail qui se dégrade, mais aussi le sens donné à cet engagement. Améliorer la santé mentale des agents territoriaux suppose donc à la fois de leur donner les moyens de bien effectuer leur travail et de reconnaître pleinement la valeur de leur engagement au service de la population.

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